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Une existence tranquille

  J'ai mis du temps à en parler, mais j'ai lu Une existence tranquille de Ôe Kenzaburo, chez Folio.




Monsieur K, invité comme écrivain en résidence, part avec sa femme en Californie. Ils laissent au Japon leurs trois enfants : Mâ, étudiante en littérature française, son frère cadet Ô, qui prépare ses examens d'entrée à l'Université, et leur aîné, Eoyore, gigantesque handicapé mental, fragile, imprévisible, cependant compositeur de musique.
Le roman est la chronique, rapportée par Mâ, de toute la vie de cette famille, essentiellement centrée autour de ses liens avec Eoyore. Mais c'est surtout la chronique des jours passés en l'absence des parents, depuis l'événement le plus anodin jusqu'au drame, en passant par la découverte initiatique du "regard des autres" posé sur Eoyore, et sur l'épreuve du mal, subtilement opposé à l'innocence. Tout cela constitue cette "existence tranquille" que Mâ aura passée durant huit mois, et dont elle fait ici le récit léger, humoristique et tendre.


C’est un court roman, d’un auteur toujours très intense. Il y aborde le thème de l’enfant handicapé, récurrent dans ses œuvres et inspiré de sa propre expérience de père. Dans cette œuvre, le point de vue de la narration est celui de la fille de la famille, qui durant quelques mois d’absence des parents, doit gérer la maison et ses deux frères, l’un lycéen, l’autre jeune adulte travaillant dans un centre spécialisé. L’auteur embrasse le plus souvent, dans ses autres romans, le point de vue d’un personnage qui pourrait être lui-même, et même si ce n’est pas le cas ici, le père en voyage est écrivain et pourrait bien être sa projection au sein de l’histoire.
C’est un très beau texte, très intense, avec des accents de drame, mais pas forcément là où on l’attendrait. La tension liée à la gestion de Eoyore (surnom du frère handicapé, pour Eeyore, de Winnie l’ourson) est bien présente, elle transparaît dans toutes les préoccupations de cette sœur forcée de remplacer ses parents. Mais ce sont des angoisses et des joies du quotidien qui sont dépeintes. Le danger, car danger il y a, vient de l’extérieur. Je dirais même de la folie de l’extérieur, dont la violence et la perversion font irruption dans cette « existence tranquille ».
J’ai trouvé ce roman très dérangeant, comme toutes les œuvres de l’auteur que j’ai pu lire, mais j’en garde aussi la sensation d’un cocon familial qui se préserve tant bien que mal, où chaque membre, s’il peut se montre égoïste, voire dissident, n’en est pas moins prêt à faire front pour les siens, à sa mesure.
Et comme presque toujours dans les romans japonais, la morale, s’il y en a une, n’est jamais si évidente. Le roman ouvre une porte à l’intérieur du lecteur et le laisse décider de la nature exacte de ce qui se trouve au-delà. C’est une expérience que j’invite chacun à effectuer, d’autant plus que ce roman constitue une entrée en matière aisée dans l’œuvre de Ôe.

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