Accéder au contenu principal

La ferme africaine

J'ai lu La Ferme Africaine de Karen Blixen, aux éditions Gallimard.



J'ai rechigné à lâcher ce livre, même une fois la dernière page tournée. Bien sûr, ce regard est celui d'une époque colonialiste, où le racisme est vécu comme une normalité par les coloniaux, avec tout ce que la moralité peut et doit condamner. En l'état, cela reste toutefois le témoignage d'un passé qu'il convient de ne pas oublier, mais ce que je garderai par-dessus tout de cette lecture, c'est la plume de l'écrivaine. Toute en poésie et pourtant chargée d'une telle force. Il n'y a pas de narration, simplement des souvenirs, des anecdotes concernant ceux et celles qui ont marqué l'histoire de sa vie à la ferme des Ngong Hills. 
Mais quelle puissance dans cette matière chérie par Blixen, toute danoise qu'elle fut, persuadée qu'elle finirait ses jours en Afrique, là où elle sentait qu'elle devait être. Elle disait aimer profondément les autochtones. Les paysages, le passage du temps et même ce qu'elle observe des coutumes des différentes populations locales, tout ça m'a plongé dans un bonheur qui donnait envie de connaître ces lieux, au moins une fois.

Néanmoins, suite au regard d'une autre autrice sur instagram, j'ai souhaité voir les choses un peu différemment. La littérature qui parle de l'Afrique, ou de certaines parties de l'Afrique, qu'est- ce que j'y connais au fond ? Je réalise que j'ai surtout lu des témoignages de gens originaires d'autres pays. Pour être parfaitement honnête, j'ai lu "L'enfant noir" de Camara Laye étant jeune. Ma connaissance des peuples d'Afrique dans toute leur diversité, est finalement anecdotique. Même en France, les régionalités sont le terrain propice à l'exaltation des différences, au cumul des clichés, à la mixité des racines. Le sentiment d'appartenance est une chose finalement très personnelle.
Alors j'ai souhaité ouvrir cette chronique à un autre regard que le mien...
Celui de Jo Ann von Haff, qui m'a fait la gentillesse de chauffer sa plume pour participer à cette chronique et j'avoue, je ne peux qu'adhérer pleinement à ses mots. Alors je vous laisse découvrir son regard :

J’ai une ferme africaine, que ce soit au Kenya n’est qu’un détail.


« Mais tu sais, en Afrique… »
« C’est l’équipe du Ghana qui joue, c’est toute l’Afrique qui la soutient… »
« Je connais bien l’Afrique, j’y suis allé/e plusieurs fois… »
« Tu dois être habitué/e à ça, non, chez toi, en Afrique… ? »
« Ah, l’Afrique des frangipaniers… »
Ceci n’est que la pointe de l’iceberg lorsqu’à l’étranger, on parle de l’Afrique. Une pointe plutôt urticante, si tu veux mon avis, et je vais t’expliquer pourquoi.




Je suis « africaine ».
Remarque les guillemets.
Je suis « africaine », mais je ne représente pas l’Afrique car je ne suis pas née en Afrique, je suis née en Angola. On ne peut pas comparer l’Angola au Kenya ou au Maroc ou au Mali. Ce sont quatre histoires différentes, quatre peuples différents, quatre colonisations, quatre langues, quatre cultures…, et même cette affirmation est fausse car chaque pays est une mosaïque de peuples, d’ethnies, d’us et coutumes, de dialectes, de religions.
En Angola, par exemple, il y a une rivalité entre le nord et le sud, que ce soit par la langue, la culture, l’histoire ou même par la gastronomie. Dans le nord, on mange du manioc, dans le sud, du maïs. Mon père est du nord, ma mère est du sud, on a toujours mangé du maïs même en vivant dans le nord. Résultat : j’ai une culture du sud en n’ayant jamais vécu dans le sud. « Non, mais vous du sud… »
C’est anecdotique, c’est pourtant l’illustration qu’un pays n’est pas juste un pays. Alors comment, et au nom de quoi, on réduit tout un continent à un village ? L’Afrique, ce sont 54 pays, ce sont 54 mosaïques, ce sont 54 visions multipliées par autant d’ethnies et de religions. Alors j’aimerais qu’on me dise exactement ce que ça veut dire « je connais bien l’Afrique » ? Quelle est donc cette Afrique mythique qu’on connaît si bien après trois séjours d’une semaine dans cinq pays ? L’Afrique des frangipaniers ? Par Sigmund, je ne sais même pas à quoi ressemblent les… (ah non, je viens de Googler, il y en avait à l’ancienne école française à Luanda) (les clichés s’inspirent de la réalité, qu’est-ce que tu veux) (mais je n’ai jamais mis mon nez dedans pour connaître leur parfum).
L’Afrique, dans son ensemble, c’est la terre battue, oui. C’est des frangipaniers, aussi. C’est des villages, des huttes, des nomades, du soleil, des lions, des antilopes (c’est bon, les antilopes), de la savane, de la jungle. Mais l’Afrique ce sont des mégalopoles, des gratte-ciel en verre et béton armé, des autoroutes, de la pluie, des embouteillages, de la technologie. Soweto, un des townships les plus célèbres au monde, est composé de terre battue et d’asphalte, de bidonvilles et de villas millionnaires.
Mais « en Afrique »…



Je suis donc « africaine ».
Toutefois, moi, Jo Ann von Haff, née en Angola, je ne représente pas l’Afrique, je ne suis pas panafricaine, je ne vais pas être pour la seule équipe africaine en coupe du monde si ce n’est pas la mienne. Si j’écris un roman qui a l’Angola en arrière-plan, ce n’est pas un roman sur l’Afrique. D’ailleurs, ce n’est même pas un roman sur l’Angola, de la même façon que si une Française écrit un roman qui a la France en arrière-plan, ce n’est pas un roman sur la France.
Alors pourquoi cette différence de traitement ?
Quand j’ai lu La Ferme africaine, il y a si longtemps que je ne m’en souviens plus, j’ai mis de côté cette irritation. “I had a farm in Africa”. Non, camarade, tu avais une ferme au Kenya. On ne peut pas juger les mentalités de cette époque en particulier de la même façon qu’on les juge maintenant, ce n’est pas comme ça que ça marche. Du temps de La Ferme africaine, l’« Européen » était « en Afrique » en propriétaire, il grandissait en propriétaire, il pensait en propriétaire. Heureusement qu’il y avait des gens plus progressistes (selon notre vision actuelle de la chose) pour faire changer le monde, mais voilà. C’était comme ça.
(Tu remarqueras d’ailleurs que j’ai un nom allemand. Parfois, quand l’Européen et l’Africain s’entendent, ça fait des étincelles et ça plante des racines…)
En commentant chez Elisa, ce qui m’est surtout venu à l’esprit, c’est que cette tendance tellement colonialiste n’a pas changé. Il y a quelques années, je suis tombée sur le merveilleux L’Africaine de Francesca Marciano. </ironie> De ce livre, je ne retiens qu’une chose : les mentalités de certains Occidentaux expatriés n’ont pas changé depuis le temps de la colonisation et combien, ô combien, le terme néo-impérialisme est si approprié dans ces circonstances. L’Africaine, donc, est une Italienne qui s’installe au Kenya (ah, tiens), qui vit parmi d’autres expats, qui ne se mélange pas à la population autochtone, mais… OH, L’AFRIQUE COMME C’EST CHEZ MOI.
(Je ne suis pas une fille vulgaire, mais j’ai très envie de l’être.)
Ce qu’on pouvait pardonner à Karen Blixen à cause / grâce à son époque n’est pas valable aujourd’hui. Francesca Marciano dans son roman (son mémoire ?) n’était pas plus africaine que je ne serais jamais cubaine, pourtant, j’ai vécu quatre ans à Cuba. Si j’écris un roman sur ma vie (ou de ce que je m’en souviens) à La Havane, je doute, mais ô, je doute que ça pourrait s’appeler La Cubaine.

Tu sais le plus ironique dans tout ça ?
C’est que si j’écris un roman qui se passe à Lisbonne, je peux le transposer à Paris, à Rome, à Berlin, sans souci. Mes personnages prendraient le métro, le bus, iraient dans un bistrot entre midi-deux, iraient à un after le vendredi, iraient au cinéma, rentreraient tard. Peu importe. Je n’aurais qu’à changer leur prénom, ajouter un ou deux idiomatismes, et c’est bon. C’est une question de clics, de rechercher/remplacer. Mon roman La Réelle Hauteur des hommes se passe à Londres, mais l’histoire aurait pu être située à Paris ou à Francfort. Les Yeux de Léon se passent à Montpellier, mais cela n’aurait rien changé si c’était Lisbonne. Pourtant, l’Europe n’est jamais l’Europe qu’en politique. Le reste du temps, c’est la France, c’est l’Italie, c’est l’Allemagne, et on fait bien le distinguo.
Maintenant, essaie de transposer ton roman de Nairobi à Luanda ou de Casablanca à Bamako.
Tu es quitte pour réécrire ton roman, camarade.

Parce que. L’Afrique.

Le blog de Jo Ann

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pérismer, tome 2 : L'ombre de Luisen

Tadaaa, je l'ai dévoré, alors ne tardons pas ! L'ombre de Luisen, de Franck Dive, que j'ai pu lire grâce aux éditions Mnemos, que je remercie encore pour cette chance.



Alors que Pérismer se remet à peine de la guerre contre les noctères, une ombre s’étend sur l’empire fayeries et Luisen s’enfonce dans les ténèbres. Forcés de réagir, nos quatre héros se retrouvent de nouveau emportés dans la tourmente et plongés au cœur de révélations qui pourraient bien les briser. Le moins qu'on puisse dire, c'est que je ne suis pas restée sur ma faim. L'auteur reprend ses personnages et les modèle au fil d'une évolution qui nous permet de les apprécier encore davantage. Ils grandissent, chacun à leur manière et tous sont également attachants, émouvants. Encore une fois, j'admire leur humanité entière, la façon dont ils mettent leurs compétences à l'oeuvre pour trouver des solutions aux problèmes qu'ils rencontrent.  Chacun à sa mesure, avec ses particularités, s…

Identités

J'ai lu Identités, de C.Sizel, aux éditions Plume Blanche.


Peur. Discrétion.
Les règles ont changé. Le territoire est divisé entre différents gangs qui tiennent les rues d’une main de fer. Ce monde, c’est celui de Lia et si elle veut y survivre, elle va devoir s’adapter !

D'abord, je dois dire que la dystopie c'est quelque chose que j'affronte plus volontiers au cinéma pour de pures raisons de survie, étant hypersensible : ça va plus vite, c'est tape à l’œil et je peux critiquer les incohérences pour éviter de fondre en larmes. Je gère mal la cruauté et le côté accablant des univers généralement dépeints dans ces œuvres et le côté lissage hollywoodien me rend de ce point service. Néanmoins, j'étais curieuse et je ne le regrette pas du tout. C'est typiquement le genre de roman difficile à chroniquer sans en gâcher les surprises, sans en diluer le sel, donc je vais me borner à l'essentiel. Il est vraiment bien construit et bien narré. L'héroïne est attach…

Publication d'Outre-Temps

Voilà la nouvelle tant attendue, Outre-Temps Livre I paraîtra aux Éditions Plume Blanche en septembre 2019.
Je ne pouvais pas ne pas en toucher un mot ici, évoquer comment la saga a ouvert ses verrous et prendra forme pour devenir un livre, un objet à partager. Curieuse sensation, extrêmement curieuse. Qui le sera sans doute bien plus une fois que je tiendrai le résultat terminé entre les mains.

Ceux et celles qui ont approché ce projet savent qu'il était initialement prévu sous forme de quatre tomes. Même si dans mon esprit, il ne s'agissait qu'un seul long et même tome, fractionné pour des raisons d'ordre pratique. Ceux qui l'ont approché aux origines se souviendront peut-être que le projet initial comptait pas moins de huit tomes. Si, si. Parce que l'univers devait y être beaucoup plus développé, les sous-intrigues plus nombreuses. En somme, quelque chose qui ne s'accordait pas très bien avec un projet orienté jeunesse.
Ces quatre tomes donc, paraîtro…